Valériane Rozé, apprenti régisseur, détricote les métiers des musées

À l’ombre du Palais Galliera en fleurs, cette grande brune de 27 ans dépoussière les clichés associés aux métiers des musées et du patrimoine. Jeune et dynamique, avec un CV aussi scientifique qu’artistique, Valériane Rozé se doit d’être à l’aise dans ses baskets d’apprenti régisseur scientifique : « C’est un métier beaucoup plus physique qu’on ne l’imagine, où l’on marche énormément, en transportant des œuvres plus ou moins lourdes, quand on n’a pas le nez rivé sur l’ordinateur dans des bases de données ». Entre deux allers-retours sur la moquette Christian Lacroix du musée de la mode de la ville de Paris, où elle s’active à établir un plan de sauvegarde des œuvres, elle nous raconte son parcours et explique les subtilités dissociant les métiers de conservateur (1), conservateur-préventeur (2), et régisseur d’oeuvres d’art (3).

Valériane Rozé devant le Palais Galliera © Jules Viera

Valériane Rozé, apprenti régisseur, devant le Palais Galliera © Jules Viera

On imagine difficilement un profil aussi artistique et scientifique que le tien dans les métiers des musées et du patrimoine. Quelles études as-tu suivies ?

J’ai fait un Bac S, spécialisé en SVT mais avec une option art. C’est une dualité que j’ai toujours entretenue, sans imaginer que je pourrais un jour concilier les deux. En parallèle de mes études d’ingénieur en biologie industrielle, je suivais des cours du soir à l’école du Louvre car l’art me manquait terriblement. Une intervenante y a un jour présenté le C2RMF (Centre de Recherche et de Restauration des Musées de France) qu’elle dirigeait alors et je l’ai approchée pour savoir si je pouvais y faire un stage. Le déclic : cette nouvelle expérience m’a convaincue de vouloir travailler dans le domaine de la culture, donc j’ai suivi un Master commercialisation et diffusion des œuvres d’art, et termine actuellement un Master de Conservation préventive à la Sorbonne.

« Les sciences et les arts forment une dualité que j’ai toujours entretenue »

 

En quoi consistait ce stage au C2RMF

Au département de conservation préventive du C2RMF, on compte beaucoup de scientifique, mais surtout des chimistes (amenés à identifier les éléments chimiques qui composent une matière pour mieux comprendre les origines d’une œuvre par exemple) et des physiciens (qui s’occupent de différentes machines comme le seul accélérateur de particule de toute l’Europe). On m’a contactée pour ma spécialité en biologie, à propos de moisissures qui se développaient sur des pastels légués au musée des Beaux Arts de Bordeaux. J’ai effectué des prélevements au C2RMF, mis en culture des échantillons pour comprendre l’activité des spores, et ainsi orienter leur traitement par les restaurateurs qui ont donc pu sauver ces pastels. 

Après ce premier aperçu de conservation préventive au musée, pourquoi as-tu choisi de reprendre des études, du côté du marché de l’art cette fois-ci ? 

J’ai suivi un Master d’expert dans la commercialisation et diffusion des œuvres d’art, à l’Institut d’Études supérieures des Arts (IESA). La moitié des cours tenait de l’histoire de l’art, l’autre du marché, pour devenir « expert ».

Le régisseur organise et gère la circulation de l'objet d'art à l'intérieur et à l'extérieur du musée en collaboration avec les conservateurs, les services administratifs, juridiques, scientifiques et techniques.

Réserves du Palais Galliera

Peut-on vraiment un jour prétendre être un « expert » du marché de l’art ? 

J’ai enchaîné les stages dans les maisons de ventes aux enchères et les galeries, où l’expertise s’avère déterminante pour repérer et revendre des œuvres. Christie’s, Sotheby’s, et Artcurial comptent des experts, chacun hyper spécialisé dans une période donnée, un courant, voire un artiste. C’est avec l’expérience qu’on devient vraiment « expert », qu’on est capable d’authentifier une œuvre, de la dater, d’en juger l’état de conservation, et d’en donner une estimation précise par rapport à l’état du marché. Il faut rester constamment à l’affût de ses moindres fluctuations, des nouveaux acheteurs et du goût de chaque pays. C’est une formation perpétuelle.

« Être expert du marché de l’art, c’est une formation perpétuelle. »

 

Dans quel domaine d’expertise t’es-tu spécialisée ?

Mon domaine de prédilection reste la sculpture européenne du XIXe siècle, en particulier celle d’Auguste Rodin et de Camille Claudel. C’est bien sûr une question d’affinité : il faut que certains artistes ou courants vous passionnent infiniment pour que vous ayez toujours envie d’en apprendre davantage sur eux. Des collectionneurs privés s’y connaissent d’ailleurs parfois plus que nombre de professionnels du marché de l’art, justement parce qu’ils ont un amour sincère pour les œuvres de leur collection qu’ils connaissent dans les moindres détails.

Penses-tu qu’il soit plus difficile de s’imposer quand on est jeune du côté du marché de l’art ou de celui des musées ? 

Quand on débute dans le marché de l’art, on peut très vite avoir beaucoup de responsabilité, gagner rapidement en expérience, crédibilité et en confiance. Mais on atteint rapidement un palier où l’on se dit qu’on doit soit fonder une galerie, soit un cabinet d’expertise. On monte plus lentement côté musée. La plus haute marche correspond à conservateur du patrimoine. On y accède grâce à un concours national extrêmement difficile. 

"Il fait au maximum 18°C dans les réserves donc je ne me sépare jamais d'une mini doudoune !"

« Il fait au maximum 18°C dans les réserves du Palais Galliera donc je ne me sépare jamais d’une mini doudoune ! » – Valériane Rozé, apprenti régisseur

Maintenant que tu as cette double formation, tu préférerais travailler de quel côté de cette barrière, finalement très poreuse ? 

Travailler pour des musées, et donc avoir su gérer des collections du patrimoine français, rend plus crédible pour travailler ensuite dans le marché de l’art. Comme j’aime autant ces deux domaines, j’espère que le marché de l’art pensera bientôt à ouvrir des départements de gestion et de conservation préventive. Les grandes maisons de vente essayent de proposer toujours plus de services à leurs collectionneurs : des catalogues élaborés dignes de livres de collection, des vidéos interactives en 3D pour mieux se plonger dans chaque œuvre, etc. Avoir leur propre conservateur-préventeur (2) serait une suite logique.

Concrètement, en quoi consiste le jeune métier de conservateur-préventeur ?

On étudie la sensibilité des matériaux, mais aussi l’architecture des lieux qui abritent des œuvres pour savoir où et comment les disposer de manière optimale. On se focalise sur les interactions entre les matériaux, la volumétrie des collections pour leur répartition, les systèmes de sécurité en cas d’incendie, la sécurité des soclages, les questions de climat telles que la température, l’hygrométrie, la lumière, et bien d’autres facteurs encore. 

C’est également au conservateur-préventeur d’indiquer la marche à suivre en cas d’attentats par exemple ? 

Oui, c’est ce qu’on appelle un Plan de Sauvegarde des Œuvres : les stratégies à adopter pour transporter, préserver, voir restaurer des œuvres en cas d’urgence. Depuis la crue de la Seine en 2016, les Musées parisiens y sont davantage sensibilisés, et les récents attentats rendent les PSO vitaux pour le patrimoine. Comment décrocher les œuvres, les tenir pour les déplacer sans les abîmer, par où évacuer, où les entreposer, etc : on doit envisager tous les cas de figure. Il faut aussi former le personnel du musée pour qu’un maximum de personnes puisse sauver un maximum d’œuvres le jour d’un éventuel incident. Là encore, c’est un travail perpétuel puisqu’il faut sans cesse mettre à jour le PSO en fonction des entrées et sorties dans les collections permanentes et temporaires, et dans les réserves.

Robe de la galeriste Carla Sozzani, en python blanc, signée Azzedine Alaïa. Extrait de l'exposition "Anatomie d'une collection" au Palais Galliera en 2016

Robe de la galeriste Carla Sozzani, en python blanc, signée Azzedine Alaïa. Extrait de l’exposition « Anatomie d’une collection » au Palais Galliera en 2016 © Pierre Antoine

Tu termines actuellement un stage de chargée de mission PSO au Palais Galliera, le musée de la mode de Paris. Qu’est-ce qui pose le plus de problèmes de conservation entre le domaine du textile et celui de l’art ?

Les textiles sont considérés comme les matériaux les plus fragiles, car ils sont très sensibles à la lumière, à l’humidité et aux tensions, notamment, ce qui pose surtout des enjeux de conditionnement et de mannequinage. Les exposer revient forcément à les abîmer. Pour sa future collection permanente, le Palais Galliera mettra donc en place un système de rotation des pièces. Pour l’art traditionnel, on a plus de recul donc on sait comment agir. C’est évidemment l’art contemporain qui représente le plus un casse-tête : on trouve des mélanges de matières inédites, et les artistes encore vivants ont leur mot à dire quant à la conservation et à la restauration de leurs œuvres. Cela pose beaucoup plus de questions éthiques : doit-on laisser se dégrader un requin dans le formol de Damien Hirst ou le remplacer, par exemple ? Dans ce cas, c’est l’artiste qui a tranché en faveur du remplacement. Mais si un artiste contemporain veut laisser son œuvre entièrement pourrir ou disparaître, on doit bien évidemment respecter sa décision.

« L’art contemporain est un casse-tête pour un conservateur-préventeur »

 

Penses-tu qu’on gagnerait à considérer un peu plus la mode comme une forme d’art ? 

Pour moi, une pièce exceptionnelle de haute couture tient de l’œuvre d’art. Des robes en python d’Azzédine Alaïa sont de véritables sculptures ! On assiste déjà à un décloisonnement : Artcurial possède un département de mode vintage, avec ses experts et ses collectionneurs propres, par exemple. À l’image de « L’œuvre au noir », où des pièces Balenciaga répondent à des sculptures de Bourdelle, des expositions mettent en écho des formes artistique traditionnelles avec des vêtements et participent ainsi à faire tomber les barrières entre l’art et la mode.

Exposition "Balenciaga, l'œuvre au noir", au musée Antoine Bourdelle, jusqu'au 16 juillet 2017

Exposition « Balenciaga, l’œuvre au noir », au musée Antoine Bourdelle, jusqu’au 16 juillet 2017 © Pierre Antoine

(1) Le conservateur : Diplômé de l’Institut national du patrimoine, il possède une spécialité qui déterminera son rôle de conservateur pour un type de collection (par exemple, conservateur des sculptures au Petit Palais). Il réfléchit et organise les expositions. Il constitue le patrimoine, l’inventorie, l’étudie, le documente, le conserve, le préserve, et participe à sa diffusion.

(2) Le conservateur-préventeur = responsable de la conservation préventive : Il s’occupe de la conservation préventive des oeuvres d’art mais n’endosse pas forcément les autres fonctions du régisseur (tel que le suivi administratif des prêts ou le montage des expositions)

(3) Le régisseur : Il suit le conservateur, et a un rôle plus logistique. Il organise et gère la circulation de l’objet d’art à l’intérieur et à l’extérieur du musée en collaboration avec les conservateurs, les services administratifs, juridiques, scientifiques et techniques. Il veille au respect des normes de conservation et de transport des objets d’art. Lorsqu’il s’occupe également de développer une politique de conservation préventive, on peut l’appeler régisseur scientifique. 

Anthony Vincent



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *