Sur la Concession à Perpétuité d’Edgar Sarin

 edgar_sarin_un_frere(1)Concession à Perpétuité #24 – Un frère – 2015
Wood, kraft paper, tape and Indian ink
35cm x 35cm x 8cm
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« L’intouchable est la destination première de nos frustrations, où s’agglomèrent-elles au point de n’être que pure représentation ». C’est ainsi qu’Edgar Sarin, au détour d’une ruelle du neuvième arrondissement, me résuma la thymie de sa production artistique. Parmi celles-ci font figure de proue des tableaux énigmatiques, cachés de leurs détenteurs : les Concessions à Perpétuité.

La Concession à Perpétuité relève d’un processus de création particulièrement méticuleux. Premièrement, Sarin construit un coffre de bois dont le fond sera capable de recevoir l’assemblage pictural qu’il composera. Une fois celui-ci terminé, il referme le coffre à l’aide de lattes de bois et de clous – mouvement faisant penser à la fermeture d’un cercueil – ; le scellant ainsi fermement. S’en suit un travail précautionneux d’emballage au papier kraft et de composition neutre par les bandes noires encerclant la surface libre de la pièce. C’est maintenant que la magie opère. Le jour de la mort de Sarin, une lettre est envoyée au propriétaire de l’œuvre, l’autorisant à déballer le coffre et l’ouvrir ; faisant naître une composition vue alors d’aucun homme.

Pour Sarin, la Concession à Perpétuité est avant tout un espace libre permettant au spectateur d’y projeter sa propre composition. Un objet cathartique, donc, qu’il qualifie de « Machine ne fonctionnant à l’électricité […] mais à l’énergie qu’un homme est enclin à lui prêter ». Ces coffres, comme magnétisés au mur, renferment ainsi un espace infini, tant par les possibilités de leurs contenances, que dans l’aptitude que possède le regardeur de les appréhender.

Cet objet ingénieux, au parti pris esthétique robuste, paraît comme une fenêtre que l’on vient ajouter à un mur. Sa confrontation ouvre un espace intime de conversation avec son regardeur et par la même, lui lègue le faix de l’acte créateur ; complétant la maxime de Joseph Beuys : Every man is an artist.

De ce que l’on sait de leurs contenances, nous entendons que le bois est un matériau important dans le travail de Sarin, que ce soit même par l’encadrement de ses œuvres, à l’instar du papier kraft, un matériau générationnel « symbole de l’objet en mouvement transitoire et de son utilisation furtive ». Sarin emballe ses œuvre comme s’il effaçait les traces criminelles de son acte créateur, laissant ainsi, par la neutralité et la négation, plus d’espace au regardeur.

SARIN MAGRITTE 647912The Elliptical Shelter n°1 – Prologue – 2015
Wood, kraft paper, tape and Indian ink
98cm x 68 cm
Next to The Labours of Alexander by René Magritte
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Sarin n’est pas encore venu à bout des possibilités de ces capsules temporelles : « ces objets m’intriguent toujours autant, chaque jour me vient à l’esprit une nouvelle situation, un nouvel engrenage, un rythme nouveau qu’il serait judicieux d’y consigner. » Ainsi, les conditions de découverte de l’œuvre peuvent évoluer. En Mars dernier, Sarin présentait dans le cadre de l’exposition {647912} à New York, la première pièce d’une série surprenante, Le Refuge Elliptique. Cette fois, la découverte des œuvres est corrélée à l’occurrence des éclipses solaires faisant partie du cycle Solar Saros 145 ; une fresque de 55 œuvres construites à l’instar d’une tragédie grecque. Le premier tableau de cette série sera dévoilé le 21 août 2017 et quant au dernier, il faudra attendre le 17 avril 3009.

Dans une ère où l’accessibilité à l’image est instantanée, la Concession à Perpétuité introduit une respiration chronique, bien nécessaire à l’homme dans la remise en question de son environnement. Un art à la portée utile, un pamphlet esthétique d’inversion des rôles ; par son travail, Edgar Sarin interroge le philosophe : Avons-nous réellement hâte de découvrir ce que l’on ne voit pas, ou préférons-nous nous y contempler indéfiniment ?

Georges Sambat

www.edgarsarin.com

Crédits de photos : Jared Zagha



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