Silvère Jarrosson et ses Murmures de sous la surface

L’exploit propre à la danse classique consiste à faire passer des années de disciplines, de techniques et de répétitions acharnées pour de la grâce spontanée. Ce paradoxe déconcertant se retrouve dans le style de Silvère Jarrosson. À 24 ans, l’artiste dévoile sa troisième exposition sur les deux étages de la galerie Hors-Champs dans Le Marais, « Murmures de sous la surface ». L’épure apparente de ses toiles aux couleurs sourdes, au milieu d’un néant de blanc, ne laisse rien présager des heures de recherche pour développer sa technique proche du dripping. Des gestes aussi brusques que maîtrisés, une détente explosive pour un atterrissage parfaitement contrôlé sur la toile. « En même temps, ma peinture se révèle tellement liquide que je ne peux décemment prévoir au millimètre près le résultat. Lorsque le hasard me surprend, je l’accueille à bras ouverts », admet-il. Comme un partenaire de danse inattendu mais toujours bienvenu.

Ce diplômé de l’École de Danse de l’Opéra national de Paris a vu son destin sur les planches se briser à tout juste 18 ans, alors qu’il était déjà soliste pour un ballet. Une septicémie le cloue à l’hôpital et le condamne presque au fauteuil roulant à perpétuité. Une prothèse de hanche plus tard, le revoilà pourtant sur pied, à parcourir le monde du désert de Gobi aux forêts d’Amazonie, pour se réinventer. « J’étais à la recherche d’une façon de réinvestir ce corps qui ne pourrait plus danser dans une autre manière de m’exprimer. Privé de ballet, j’ai décidé de faire danser la peinture à ma place », assène-t-il, serein dans ce nouveau destin.

_

Fractures liquides et déchirures minérales

La discipline de fer martelée par ses huit années à l’École de l’Opéra en ont fait un bourreau de travail, autodidacte en peinture. « J’ai élaboré ma technique à force de tâtonnements. Enchaînant les erreurs, les ratés, et les tableaux jetés. » Maîtrisant l’action painting et le suminagashi (marbrures obtenus en versant de la peinture de manière concentrique), il présente maintenant une nouvelle série. « Elle m’évoque le phénomène de subduction, terme géologique qui désigne le moment où une plaque tectonique océanique plonge en dessous d’une autre », explique l’artiste qui vient de terminer un master de biologie.

« Jusqu’à maintenant, je pensais de manière instinctive qu’on ne pouvait peindre que par au-dessus. Mais je me suis rendu compte, à force d’expérimentation, que l’inverse est possible. À condition de projeter la peinture avec une certaine violence, on peut parvenir à la passer en dessous d’une autre couche déjà posée. » Un procédé contre-intuitif qui permet de révéler des murmures de couleurs sous une surface immaculée.

  • Fragment-Organe, de Silvère Jarrosson
    Fragment-Organe, de Silvère Jarrosson

« Je commence par couler du bleu, du vert, du brun, et du noir sur des toiles posées au sol. Puis je prends une bouteille de blanc que j’agite volontairement pour favoriser la formation de bulles. Et je la déverse brutalement par un goulot étroit qui permet des jets explosifs. » À cause de la violence de la projection, la peinture va venir se glisser au-dessus ou en dessous des couches colorées préalablement appliquées. Cela donne naissance à des cassures, autant de fractures liquides et de déchirures minérales plus ou moins distendues. En remontant, les bulles d’air entraînent avec elles des perles de couleurs qui éclosent à la surface.

_

Transfigurer la discipline en liberté

Son exposition précédente s’appelait In Utero pour mieux désigner ce passage de l’inertie de la matière à sa mise en mouvement. Silvère Jarrosson s’évertue à créer l’alchimie qui donnera vie à sa peinture. « Avant, j’envisageais la toile comme une scène où je devais créer toute une chorégraphie, pour faire de l’œuvre un ballet. Pour cette série, j’envisage plutôt chaque toile comme un seul mouvement. » Lorsqu’il explique sa démarche, l’artiste investit tout l’espace pour montrer ses gestes si précis, les mouvements de ce corps qui lui sert de seul outil. « Ma manière de peindre, très physique, s’exprime plus facilement sur des grands formats. Sur les plus petits, le geste parfait devient une nécessité absolue. Tout peut s’effondrer ou se sublimer en un instant. » C’est effectivement sur ces petits cadres d’une trentaine de centimètres de côtés que sa technique paraît la plus éblouissante.

 

Son oeuvre brouille la surface des apparences par des secousses sismiques et des remous magmatiques. Elle dévoile par effraction une géographie de l’intime. Un ciel de pierres filandreuses ou des océans de marbre, une vue en coupe de fossiles reptiliens ou des créatures aquatiques : l’abstraction de Silvère Jarrosson échappe à toute interprétation et danse sur la limite du sens. Lascifs et fugaces, ses Murmures de sous la surface transfigurent ainsi la discipline en liberté.

Exposition « Murmures de sous la surface » de Silvère Jarrosson, à la Galerie Hors-Champs (13, rue de Thorigny, 75003 Paris), jusqu’au 14 mai 2017. 

Anthony Vincent



2 réponses à “Silvère Jarrosson et ses Murmures de sous la surface”

  1. Dom Bouvet dit :

    Bel article pour un bel artiste.
    Des oeuvres attachantes, envoutantes et hypnotiques. J’adore!

  2. Delcroix dit :

    Magnifique, merci pour tout ce que vous nous offrez de vivre.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *