Les semelles de vent de Jules Viera, photographe et plasticien

« Un voyage qui ne nous détruit pas n’est qu’une vulgaire forme de tourisme » assène-t-il. En témoigne sa paire de Vans défoncée par les kilomètres parcourus. De Paris à Berlin, en passant par New York, Jules Viera use ses baskets sur l’asphalte des capitales les plus vibrantes pour en capturer l’énergie brute, cosmopolite. Les photos aux couleurs saturées de cet artiste français de 30 ans célèbrent les lignes graphiques de ces villes vivantes. Comme d’autres emploient la chronophotographie pour saisir un mouvement, lui l’utilise pour animer l’architecture urbaine avec sa série Microclick. Sous son œil, la Tour Eiffel vacille, et les vitraux gothiques de la Sainte Chapelle du Palais de Justice dansent avec la lumière.

Greffer des masques de superhéros aux icônes

En parlant, il tangue d’un pied sur l’autre, promène son regard céruléen sur les détails qui l’entourent. Cette bougeote se retrouve dans ses œuvres, pleines de ce besoin viscéral d’une bascule, d’un point de fuite. « Mon pire ennemi, c’est le confort » affirme-t-il. D’où l’excitation que l’on devine chez lui lorsqu’il colle ses affiches dans les rues de Paris. Difficile de le suivre dans le quartier de la Butte-aux-cailles, lorsqu’il placarde sur les murs les héros contemporains : Mère Teresa, Marie Curie, Barack Obama ou encore Dewey de la série Malcolm. Icônes pop et figures des droits de l’homme subissent le même traitement : la greffe du masque de super héros que l’Histoire n’a pas forcément su leur donner à temps, comme pour Emmeline Pankhurst, virulente militante à qui les Anglaises doivent en partie leur droit de vote.

Heroes de Jules Viera

Heroes de Jules Viera

Initiée il y a 8 mois à Paris, cette série baptisée Heroes décore également les rues berlinoises. « Ces icônes universelles font facilement réagir les gens qui les reconnaissent et les prennent en photo. Il y a quelques semaines, je collais dans le 20e arrondissement quand des enfants sont venus m’aider. Même la police est passée en souriant. » Fragiles, ces collages prolongent leur durée de vie en se voyant placardés sur les murs des réseaux sociaux. « Cela m’aide à faire connaître le reste de mon travail qui est aussi photographique et plastique » explique Jules Viera sur le chemin menant à son atelier souterrain dans le 8e arrondissement.

Stratifier l’errance

Pêle-mêle, les œuvres jonchent cet espace de travail peuplé d’échos. Après avoir réalisé une série de clichés sur la ville qui ne dort jamais nommée Chaos, cet autodidacte inspiré par Saul Leiter, Marc Riboud, ou encore Larry Clark photographie aujourd’hui les visages nus d’étudiants d’un lycée professionnel parisien pour sa série Paris Crari.

Tout aussi brut, son travail plastique s’acharne à saisir la poésie de l’aléatoire, à coups de pinceaux instinctifs et de coupures de journaux. Piochés au hasard dans un grand quotidien, une revue bobo ou un magazine chinois, les mots forment des élégies surréalistes collées sur bois, seul matériau suffisamment résistant pour supporter tout le travail de collage, d’acrylique, et de ponçage. Jules Viera multiplie les strates sur ce support noble et écorché, fige sa vie d’errance par la résine. Quitte à en garder des cicatrices « en mélangeant l’époxy avec le durcisseur. Le mélange a foiré et la vapeur de la fusion m’a brulé les mains et le visage. Le lendemain, ma peau tombait en lambeaux » se souvient-il.

Né en Alsace, ce déménageur chronique grandit un peu partout en France, puis en Suisse, renaît à New York en 2008, pour enfin poser ses valises à Paris en 2012. « Chaque ville m’a apporté quelque chose. Mais j’y ai aussi laissé une part de moi ». En retournant sur ses pas dans l’une de ces grandes villes, on peut croiser l’un de ses Heroes à chaque coin de rue, ou un monument qu’il aura photographié. Et prendre le risque de s’égarer en suivant ses semelles de vent.

Jules Viera exposera Paris Crari, série de photographie sociale, du 8 au 10 février 2016 à la Galerie 43 (43 rue Vandrezanne, 75013 Paris), puis du 18 au 24 mars sur la barge du Crous (Port de la Gare Quai François Mauriac 75013 Paris). 

Anthony VINCENT

 



Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *