Les chimères oniriques d’Erica Quida

Au pied de la butte Montmartre, l’appartement de l’artiste peintre Erica Quida s’illumine au gré des rayons de lumière à travers les vitraux de son salon. Dans un coin reposent quelques pots à pinceau, de la peinture à l’huile et un support en bois posé contre un mur avec une œuvre récemment terminée. Le visage d’un garçon brun, aux yeux profondément noirs et aux joues percées de bois de cerf colorés à la feuille d’or. « Je fais du surréalisme figuratif à partir de mes propres rêves » explique-t-elle avec un accent chantant. Faute de pouvoir tout raconter en une image, elle synthétise toute une histoire à partir de plusieurs éléments qui l’ont marquée en la figeant sur un tableau. « Je fais autant de rêve que de cauchemars, cela dépend des périodes, mais je ne peins que les plus frappants. Les songes trop beaux, trop propres m’inspirent difficilement alors je peins plutôt ce qui dérange, ce qui angoisse. »

Rêves cloués sur toile de jute

Cela donne naissance à des chimères oniriques, cadavres exquis de rêves insaisissables et pourtant capturés sur toile de jute. « À mes débuts, j’utilisais des supports classiques, des toiles de coton tendues sur un châssis. Puis j’ai voulu changer de support, et me suis mis à la toile de jute. » Comme arrachées à un songe, ces toiles s’effilochent librement sur les bords, sans cadre, sans châssis. « J’aime voir mes toiles libres car lorsqu’on se réveille d’un rêve, on ne souvient que de quelques images. La toile de jute donne bien cette impression d’extrait », poursuit Erica. « Je la pose sur un support en bois le temps de peindre mais une fois terminée, je l’accroche avec juste deux clous contre un mur. »

C’est aux Beaux-Arts de Milan que lui vient l’idée de la toile de jute : « en cours de restauration, on utilise souvent de la toile cuite, alors assez souple pour boucher les trous dans les tableaux abîmés » décrit-elle. Depuis, la flamboyante Italienne possède une casserole pour les pates et une autre pour la toile de jute, qu’elle achète au marché ou en mercerie. Elle la plonge dans l’eau bouillante afin de la cuire et de faire fondre la colle. La toile devient alors plus souple, à peine effilochée, avec de beaux reliefs. Depuis sa formation aux Beaux Arts, elle connaît les réactions chimiques à éviter, les mélanges à bannir pour que ses œuvres aient la plus longue durée de vie possible.

Peintures à l'huile sur toile de jute, d'Erica Quida

Peintures à l’huile sur toile de jute, d’Erica Quida

Toujours grâce à cette école, elle s’intéresse au surréalisme désormais au cœur de son travail : « Je me suis plongé dans le travail de Magritte et de Dali qui m’ont beaucoup influencé. J’ai commencé à dessiner toutes ces images qui me passaient par la tête, sans retenue. » Naturellement, elle s’intéresse ensuite à la psychanalyse et au sommeil, d’un point de vue plus scientifique. Et tombe sur la notion de rêve lucide : « on parle de rêve lucide lorsqu’on est conscient dans le songe et qu’on arrive même à maîtriser la situation. Normalement, lorsqu’on se rend compte que l’on est en train de rêver, cela déclenche une forte décharge d’adrénaline qui réveille ». Ce sursaut, elle le connaît bien puisque l’artiste n’a eu jusqu’à présent que deux ou trois rêves lucides. « Mais je travaille dessus. »

Mémoire vive

Chaque matin, elle note sur un journal de bord ce dont elle vient de rêver mais ne cherche ni à le peindre, ni à le dessiner immédiatement. Au contraire, « il m’arrive souvent de peindre des songes qui datent d’il y a deux ou trois ans. Si je les écris de façon chronologique dans mon journal, je les dessine et les peins volontairement dans le désordre, par rapport à mon humeur du moment. » On pourrait croire que cela nourrit des décalages entre le fantasme et sa représentation mais l’artiste a de la ressource : « je me souviens même des rêves faits toute petite. Comme un entraînement, écrire chaque matin ce dont j’ai rêvé et me relire exerce ma mémoire. »

Mine d’or émotionnel, ces peintures regorgent de souvenirs personnels, de fantasmes et de peurs. « Je cherche parfois la signification de tel ou tel symbole mais la plupart du temps je ne veux pas savoir comment mes songes pourraient être interprétés. » C’est la raison principale pour laquelle ces œuvres n’ont pas de nom : « donner un titre, c’est déjà construire un chemin d’interprétation. Ne pas en mettre garantit une liberté totale au spectateur pour qu’il ait son propre ressenti, en fonction de son vécu personnel et de sa sensibilité ». Même si elle livre une part de son intimité, l’artiste ne veut pas imposer sa vision aux spectateurs et les laisse finalement libre de rêver à leur tour de ce qui a pu habiter ses nuits.

Dessin sans titre à la mine graphite et au café sur papier kraft

Dessin à la mine graphite et au café sur papier kraft, d’Erica Quida

En plus de la peinture à l’huile, elle aiguise également sa mémoire grâce au dessin : « je me contente de choses plus traditionnels, crayon et fusain, à cause de ma formation très classique ». Après les Beaux Arts de Milan, direction Paris où elle tente un master d’arts plastiques à la Sorbonne. « Je suis en train de tester de nouvelles façons de dessiner. Notamment avec du café sur du papier kraft et le résultat me plaît assez. En revanche, je continuerai de peindre à l’huile. » À la différence de l’aquarelle ou de l’acrylique, cela offre une manière de peindre complètement différente. Puisqu’elle sèche très lentement, la peinture à l’huile permet à Erica Quida de réaliser des dégradés avec des couleurs lumineuses, de rendre à sa mémoire les teintes les plus vives. « Et surtout tôt le matin, lorsque la lumière est la plus belle dans mon appartement » précise l’Italienne qui ne possède pas encore d’atelier à part, mais peut au moins peindre à n’importe quelle heure du jour de la nuit.

« Depuis que je suis adolescente, j’ai toujours voulu venir à Paris, découvrir la ville lumière et la langue de Molière » se souvient celle qui a grandit en Italie et qui pensait pouvoir trouver ici un milieu plus ouvert. Mais elle a surtout découvert des Français qui se posaient beaucoup trop de questions : « à chaque fois, il faut chercher le pourquoi du comment. Mais peut-être qu’on devrait parfois se contenter de regarder une œuvre et ressentir ce que l’on ressent, sans forcément chercher pourquoi ou à le partager avec des mots. Si l’œuvre te donne quelque chose, gardes-le, ça veut dire qu’elle t’a touché et c’est le plus important. »

Erica Quida sera exposée au Salon des Beaux Arts 2016, au Carrousel du Louvre (99 Rue de Rivoli, 75001 Paris), du 8 au 11 décembre 2016.

Anthony Vincent

Erica Quida pour Pigment Magazine



Une réponse à “Les chimères oniriques d’Erica Quida”

  1. Marina dit :

    Super artiste , beaucoup d imagination .
    Bravo

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