Les crabes coréens de fleuryfontaine à la Galerie Chenaux

« Geek », ce n’est pas forcément le premier mot qui vient à l’esprit lorsqu’on rencontre Antoine Fontaine et Galdric Fleury, avec leur dégaine de baroudeur d’à peine trente ans. Et pourtant, ces anciens étudiants en architecture diplômés de l’Ecole Nationale Supérieure d’Arts de Paris-Cergy secouent la scène de l’art contemporain à coups de jeu vidéo 3D recréant le Centre Pompidou (Cocktail), ou de casque de réalité virtuelle nous plongeant au cœur de Wall Street (I need a haircut). Rencontré à la Galerie Chenaux dans le 3e arrondissement de Paris, lors du vernissage de l’exposition collective « Tours de Babel changées en ponts » le 12 novembre, le duo d’artistes fleuryfontaine dévoile trois œuvres réalisées pendant sa résidence au Gyeonggi Creation Center, sur l’île de Daebudo en Corée du Sud.

Vidéo : Juliette Saint-Sardos

La possibilité d’une île

Ce qui intrigue en premier dans leur série, c’est la façon dont s’opposent et se confondent l’organique et le numérique. Les Ichnofossiles, d’étranges sculptures irrégulières en terre cuite, parfaitement alignées en quatre rangées de sept, reposent à côté d’une installation de trois écrans d’ordinateur posés horizontalement pour diffuser d’hypnotiques animations. « Ce sont des terriers creusés par les crabes vivant sur cette île coréenne », explique Antoine Fontaine. « Avant de récolter puis de faire cuire ces petits monticules de glaise, on les a photographiés et scannés sous tous les angles ». Cette série d’œuvres rappelle le geste de l’entomologiste qui cloue les ailes d’un papillon, le tuant pour mieux en étudier la vie. fleuryfontaine nous renvoie à notre obsession contemporaine à vouloir tout collecter, à combien nous dépossédons la vie de sa substance à force de trop la documenter.

La quête des terriers de crabe a été filmée en caméra subjective par les artistes et se voit diffusée dans l’un des trois écrans d’ordinateur déposés dans les cageots de récup’ qui ont servi à la récolte. Le moniteur du milieu diffuse une myriade de scans 3D en gros plans de leurs objets d’étude. Tout s’enchaîne si vite qu’on dirait un seul terrier en constante métamorphose. « C’est une vidéo de la compression de tous les nids de crabe trouvés sur laquelle s’opère un morphing qui passe de l’un à l’autre » commente Galdric Fleury. Les contours de terriers deviennent évanescents, se succédant avec fluidité jusqu’à l’abstraction alors même que la précision de la méthode paraît scientifique. L’écran du bas présente un plan si rapproché que le terrier filmé semble infiniment grand. D’écran en écran, l’observateur se plonge au cœur de l’action, sans possibilité de recul. Sous l’effet d’une pulsion scopique qui irait trop loin, l’objet étudié est suranalysé, décrypté au point d’en être dénaturé.

Map Hack, fleuryfontaine

© Map Hack, fleuryfontaine

A côté de cette installation baptisée Harvest, trône une carte de 700 x 90 cm imprimée sur papier calque. Au fil de leur exploration de la Corée, les deux artistes ont pris une multitude de photographies qui s’assemblent ici grâce à un éditeur de carte de jeu vidéo. MapHack, cette possibilité d’une île virtuelle, forme en creux un portrait robot du voyage de fleuryfontaine plus que de l’île de Daebudo en elle-même. Encore une fois, la précision du numérique utilisée pour cartographier le réel ne fait que nous en éloigner lorsqu’on tente de s’en rapprocher.

L’obsession du contrôle de la fluidité

« L’architecture impose une manière de penser les choses et l’espace très structurée. On a pu retrouver certaines architectures dans des programmes informatiques » affirme Antoine Fontaine. Le duo questionne à travers ses œuvres cette obsession moderne du contrôle et de la classification, renforcée par les nouvelles technologies de l’information et de la communication qui bouleversent notre rapport à l’environnement. Passer par des données numériques devient une nouvelle manière d’appréhender le monde, même dans ce qu’il a de plus naturel et organique.

Cette néguentropie de plus en plus prépondérante vient contester les rêves de fluidité offerts notamment par le web : « On ne croit pas forcément à l’utopie d’horizontalité que promettait Internet à ses débuts » nuance Antoine. « On pouvait penser que les choses ne seraient plus verticales et solides, que les relations deviendraient fluides, mais ce n’est pas le cas. Des hiérarchies continuent d’exister. » La tension entre fluidité et contrôle s’illustre dans ces terriers à l’état vacillant entre solide et liquide. « C’est une critique teintée de fascination », conclut Galdric. Parfaitement alignés, scannés sous tous les angles, ces cachettes pour crabe sous surveillance nous ressemblent peut-être plus qu’il n’y paraît.

 

 

 

Exposition « Tours de Babel changées en ponts » organisée par le projet itinérant Liens Project à la Galerie Chenaux (60, rue Notre Dame de Nazareth, 75003 Paris), réunissant 8 artistes de nationalités différentes (fleuryfontaine, Odonchimeg Davaadorj, Juliette Dominati, Sabina Kassoumova, Huang Siying, SRP, SRP Renhan, SRP Bing Bin, Andrés Stenberg, Galaxia Wang) jusqu’au 12 décembre 2015. 

 

 Anthony VINCENT



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